RAPHAËLLE jouffroy
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(Suite du texte page Accueil) ... Cependant le thème n’est rien d’autre que l’envie du moment.
Une envie qui sert de support à un travail rigoureux de construction.
Quelle que soit la technique abordée, tout y est conçu dans un désir d’équilibre, de tensions, de frottement entre dessins, nuances, teintes, couleurs, vibrations, lumières, axes de composition, matières et innovations techniques…
Ces recherches permettent un travail en série et donc, d’une pièce à l’autre, d’approfondir les compositions, les techniques…
C’est peut-être un goût du doute, de s’accorder le droit d’avancer, non de certitudes en certitudes, mais d’erreurs en erreurs.
Giacometti disait que’’ l’art, c’est essayer de comprendre’’, probablement aussi d’accepter de ne pas toujours y parvenir.
C’est avant tout, un vrai bonheur.
Le bonheur de se savoir en chemin.

 

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Raphaëlle
Le sujet a pour moi une importance secondaire ; je veux représenter ce qui vit entre l'objet et moi.

Claude Monet

LA FIGURATION CONTEMPORAINE OU L'ARCHITECTURE DU SENSIBLE

Dans notre société de l'image, le multimédia a envahi la scène artistique contemporaine, entraînant nombre de créateurs dans une course à l'inédit, conspuant tradition et figuration. Mais cette peur du révolu doit-elle guider la main de l'artiste ? La crainte d'être has been doit-elle jeter les plasticiens dans un art de rupture, où la novation est fonction de la brutalité avec laquelle ils abordent le changement ? L'affirmation d'appartenance à une avant-garde, est-elle pour le public la seule garantie d'une véritable réflexion de l'artiste sur sa création ? Et aujourd'hui, où tant de gens pensent qu'il suffit de se proclamer artiste pour le devenir, quelle place est faite au dessin, à la peinture, à la gravure ou à la sculpture ? Les notions de contemplation, de transcendance, d'esthétique, de sensibilité ou d'harmonie, depuis toujours liées à la création artistique, sont elles périmées ? En 2007, peut-on s'abandonner à l'émotion esthétique, au sentiment, peut-on goûter l'art avec ses sens sans craindre de trahir la modernité ?

Les biennales tendent à nous faire croire que performances, installations ou abstractions diverses résument à elles seules la scène artistique contemporaine. Il est d'usage d'exclure du mot contemporain les artistes figuratifs du XXI° siècle, les réduisant à de poussiéreux imitateurs, ignorant par là, la distinction entre figurer et copier ou, selon Kant, entre imitation servile et héritage exemplaire.

Dans notre société actuelle, nous sommes en droit de nous interroger sur la pertinence d'un travail plastique figuratif, car si la figuration est imitation du réel, il est clair qu'elle a disparu avec l'invention de la photographie. L'art figuratif est une contemplation, une rêverie éveillée, un regard aiguisé porté sur le monde mais en aucun cas une illustration. Pour cela, il faut bien dissocier l'image peinte... de la peinture elle-même ; distinguer l'émotion éprouvée lors de la contemplation d'une toile de qualité ­ où tout est en place et rien ne peut être enlevé sans mettre en péril l'ensemble ­ de l'émotion que lève tel ou tel sujet en lui même. L'émotion nait de la façon dont est peinte une toile et non par ce qui y est représenté, sans quoi toutes les Nativités du monde génèreraient en nous la même et unique émotion, ou pire, L'homme debout de Giaccometti ne serait qu'un succédané de celui de Rodin... L'artiste se distingue donc par la façon dont il va structurer ce qu'il perçoit. Son unicité tiendra en son sens de l'orchestration des volumes, des ombres, des lumières... Il semble qu'un artiste soit un architecte du sensible, cherchant la mesure, l'équilibre, la juste proportion et la tenue de l'ensemble.

Si le sujet travaillé n'est qu'un prétexte pour articuler un langage, certains artistes s'acharnent à en comprendre l'architecture, ses rythmes, ses tensions, sa dynamique propre... Se frottant quotidiennement à la réalité plastique, ils tentent de dépasser leurs limites. Certains plasticiens travaillent non la dextérité de leur main mais à l'intelligence de leur regard. Pour y parvenir, il ne leur faut craindre ni l'erreur, ni les remises en cause. L'art est un chemin difficile sur lequel il faut avancer sans oublier la toute relativité de ses certitudes. C'est une voie qui nécessite l'acceptation totale du risque, une quête pour laquelle il ne faut pas hésiter à tout détruire pour mieux recomposer... ou tout perdre parfois... Nul ne peut avancer, sans accepter de pouvoir ruiner, malgré soi, des mois de travail, de voir s'envoler le fragile équilibre acquis l'instant d'avant. Oui, l'art est vraiment un risque, où chaque geste posé n'est pas le fruit d'une inspiration mais participe à une construction.

Le travail artistique est un fragile équilibre entre une part de frustration et un immense bonheur. Sans le plaisir sensuel de regarder les choses, les gens, la nature, sans cet appétit des couleurs, cette joie de sentir les tons vibrer, se frotter les uns aux autres, sans cette surprise de voir un dessin enfin s'équilibrer... nul doute que la douloureuse confrontation avec ses incapacités ne serait qu'un âpre bras de fer avec soi même, vide de sens et d'intérêt. Se rendre chaque jour à l'atelier est parfois difficile, aussi l'important est de ne pas perdre de vue son but, ne jamais oublier pourquoi l'on va, encore et toujours, à l'atelier, pourquoi accepter toutes les difficultés inhérentes à la vie d'artiste, pourquoi en dépit de tout, certains artistes ne baissent pas les bras... parce qu'au fond, leur vie d'atelier les comble, parce qu'ils ne peuvent imaginer être plus heureux qu'ils le sont, parce qu'ils ne peuvent faire autre chose sans trahir une part d'eux même. L'art nourrit et vide à la fois, il demande beaucoup d'énergie. L'art n'est surtout pas une autosatisfaction, mais un plaisir profond. Les grands artistes sont souvent de fins gourmets ou des cuisiniers raffinés, il n'y a rien d'étonnant à celà, l'art, je crois, est un hymne à la vie.

Raphaëlle Jouffroy

LE DESSIN

Le dessin, en cette fin de siècle, offre donc à nouveau à l’égard du destin général de l’art comme à l’égard de l’évolution singulière de l’artiste la possibilité d’une issue.

Il faudrait alors devancer le sens second du disegno : visée rationnelle, projet ordonné, regard attentif qui procède par conjonctions et distinctions, choisit et rassemble, distingue et confond, élimine ou hiérarchise. Aussi, la différence entre un art de figuration véritable qui se propose aujourd’hui le difficile problème de représenter le réel et les divers succédanés qui, depuis 1960, ont fait profession et se fait gloire de « figurer », c’est le dessin, et lui seul.

Aussi, un tableau photoréaliste, qui s’affirme si fidèle au réel mais qui n’est pas passé par le filtre du dessin offre au spectateur une telle masse d’informations situées sur le même plan, comme livrées par un mécanisme électronique, toutes également importantes ou également futiles, en entrelacs de formes et de couleurs à ce point nivelé que l’ensemble ne paraît pas moins abstrait au regard qu’une peinture monochrome ou qu’une œuvre conceptuelle. L’abstraction opère ici par excès, comme ailleurs elle opère par défaut. On connaît le mot de Degas face à un tableau trop léché : « c’est peut-être fini, mais ce n’est sûrement pas commencé ». Ce commencement, c’est le dessin. Dessin et décision sont synonymes.

Jean Clair
Considération sur l’état des beaux-arts
Gallimard 1983